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Tiré du journal de Mgr Plessis. Visite de l’Isle Saint-Jean et de la paroisse de Rustico en 1812 :

« Il était près de minuit lorsque les voyageurs lassés et ennuyés d’une si longue navigation abordèrent enfin à Rasticot. Les habitants, voisins de l’église, qui comptaient sur leur arrivée, ne s’étaient pas lassés de les attendre et les reçurent avec cet empressement, ce respect, cette affection que les ecclésiastiques ne trouvent que chez les vrais fidèles.

Il était temps de prier et de se coucher, on fit l’un et l’autre sans délai, et le lendemain matin la mission s’ouvrit.

Le défunt évêque, sur les plaintes qui lui avait portées contre les habitants de cette paroisse par un missionnaire qui ne les avait considérés que sous le point de vue le moins avantageux, les avait fortement repris, privés de prêtre et condamnés à refaire en neuf et dans une meilleure place leur presbytère et leur église. Ennuyés d’une privation qui durait depuis neuf ans, ils avaient élevé une chapelle neuve, presqu’achevé un presbytère, et étaient préparés à faire tout ce qui serait exigé d’eux pour mériter la résidence d’un pasteur. L’évêque bien informé de tout cela, se décida à leur donner M. Beaubien, chargé en même temps de la desserte des autres postes acadiens de l’Isle, et exigea d’eux certaines améliorations tant au presbytère qu’à l’église; qu’ils promirent de faire sans raisonner, entr’autres l’abandon, pour l’usage du missionnaire, de 40 acres de terre achetés en commun par quelques particuliers dont quelques-uns auraient peut-être aimé mieux garder leur part pour eux-mêmes que de la céder à l’usage du prêtre. La suite fera voir qu’ils sont vraiment dignes de la préférence qu’il leur a donné de sa résidence principale.

Voici un fait qui semblera incroyable à tous ceux qui le liront pour la première fois. C’est que depuis environ six ans, on entend dans toutes les chapelles acadiennes de l’Isle Saint-Jean, celle de la baie de Fortune exceptée, des voix ou plutôt une voix tantôt chantante et tantôt soupirante dont plusieurs personnes se trouvent singulièrement affectées. La voix soupirante est celle d’une personne qui serait dans une affliction sourde et profonde, la voix chantante est celle d’une femme ou d’un enfant qui se fait entendre au-dessus de celles des chantres, car c’est pendant que l’office se chante que l’on entend cette voix glapir, mais surtout pendant les litanies du Saint-Nom de Jésus, qu’il est d’usage de chanter le dimanche pendant la messe. Tous les assistants n’entendent pas cette voix en même temps, ceux qui l’ont entendue un dimanche dans une église ne l’entendent pas toujours dans une autre église, ou le dimanche suivant. Il en est qui ne l’ont jamais entendue. Quelquefois elle est entendue d’une personne et ne l’est pas d’une autre placée dans le même banc. Cependant plusieurs sont frappés au son de la voix gémissante jusqu’à en tomber en pamoison. S’il n’y avait que des femmes et des enfants qui affirmassent la chose, on pourrait tout uniment l’attribuer à une imagination échauffée, mais, entre plus de cent personnes qui l’ont entendue dans la seule église de Rusticot, et peut-être dans celle de Malpec, il y a des gens de tout âge, des esprits sensés et solides; tous rapportent la chose uniformément sans avoir aucun intérêt à la maintenir, puisqu’ils en sont fatigués et affligés. Cette uniformité donne du poids au récit. Ni l’évêque, ni les compagnons, ni les autres missionnaires n’ont rien entendu à Malpec à travers les cantiques chantés par l’abbé Painchaud pendant la première messe qu’y célébra l’évêque, et le dimanche suivant pendant vêpres, et tous les jours de la visite de Rusticot, excepté le dernier. Ces voix n’ont pas épargné les cabanes où les Acadiens occupés au loin à l’exploitation du bois, se réunissaient le dimanche pour chanter quelques cantiques. Elles ont traversé même à Gédaïque où l’on n’a cessé de les entendre que depuis le dimanche de Quasimodo, 1811. « J’ai nié cela, disait au prélat un des hommes les plus sensés de Rusticot, aussi longtemps que je l’ai pu, car je ne suis pas du nombre de ceux qui entendent. Mais ce nombre a tellement crû, et il s’y est trouvé des personnes si graves et si incapables de mentir j’en ai tant vu se mettre en dépense et faire prier pour les âmes du purgatoire, dont ceci leur semblait être le langage, que j’aurais cru être coupable de témérité si j’avais résisté plus longtemps à la persuasion générale. »


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